BRIGADOON
Résumé
Brigadoon est un petit village d'Écosse qui ne s'éveille qu'une journée par siècle, à la seule condition qu'aucun de ses habitants ne s'en aille. Deux chasseurs américains, Tommy et Jeff, s'égarent dans la forêt juste le jour de l'apparition du village. À Brigadoon, tous les habitants vivent encore comme deux siècles auparavant.
Les deux amis se mêlent aux villageois en fête : en ce jour sera célébré le mariage de Jean Campbell et de Charlie Dalrymple. Or Jean à une soeur, Fiona, dont Tommy tombe immédiatement amoureux. Tommy veut l'emmener avec lui à New York, mais elle ne peut pas, car si un seul habitant abandonne le village, celui-ci restera éternellement dans les ténèbres.
Le soir vient. On prépare la cérémonie. Mais Archie, le rival de Charlie, menace de quitter le village si l'union a lieu. C'est alors une course éperdue pour empêcher ce départ. Au cours de la poursuite, Archie se tue en tombant d'un rocher. Le mariage est célébré.
Mais la nuit avance; Tommy et Jeff doivent partir car Brigadoon va s'endormir pour cent ans. Tommy ne peut oublier Fiona. Il retournera en Écosse, et la puissance de son amour ramènera le village à la vie afin qu'il puisse s'y marier et y rester pour toujours.
Analyse du film
Amateurs de comédies musicales jubilatoires aux rythmes endiablés et d’une vitalité inhumaine (dixit Van Johnson à propos de Gene Kelly dans Brigadoon) comme ont pu l’être certaines de Stanley Donen (Chantons sous la pluie, Donnez-lui une chance, Pique-nique en Pyjama), Charles Walter (Good News), George Sidney (Kiss Me Kate) ou Busby Berkeley (Take Me Out to the Ballgame), ne vous attendez surtout pas à la même chose quand vous déciderez de découvrir Brigadoon.
Ce dernier possède un rythme volontairement lent, une ambiance ouatée et ne vous fera sûrement pas venir de fourmis dans les jambes comme les films sus-cités. Brigadoon, c’est la féerie passionnée de la comédie musicale, un hymne fantasmé à l’Amour.
Dans la droite lignée de ces sommets du romantisme onirique cinématographique représentés par Peter Ibbetson de Henry Hathaway, Horizons perdus de Frank Capra, L’Aventure de Mme Muir de Joseph Mankiewicz ou Le Ciel peut attendre d'Ernst Lubitsch, Brigadoon continue d’enchanter une grande partie des cinéphiles, certains l’adulant même sans retenue.
Et pourtant, aujourd’hui encore, contrairement à d’autres "Musicals" de Minnelli, tels Tous en scène ou Le Chant du Missouri, ce magnifique diamant du genre est loin de faire l’unanimité, la critique et le public américain le boudant encore même assez souvent ; outre-Atlantique, il est loin d’être considéré comme un "classique" (tout comme Moonfleet d’ailleurs, qui, pour l’anecdote, a été tourné, pour les séquences de la lande, dans les décors créés pour le film de Minnelli).
Le fait que Brigadoon ait entièrement été tourné en studio au milieu de toiles peintes et de décors en cartons-pâtes n’a pas nui au film, renforçant bien au contraire cette ambiance totalement irréaliste et onirique de conte de fée.
Car c’en est bien un ! Lerner n’a jamais caché sa grande admiration pour James Barrie, l’auteur de Peter Pan et se sentait remarquablement à l’aise dans ces récits merveilleux (il écrira encore pour Minnelli son avant-dernier film, On a Clair Day You Can See Forever (Melinda) toujours sur un argument fantastique). Dès les premières images, le village fantôme sort de la brume et de l’ombre, les premiers rayons du soleil viennent éclairer le pont et d’étranges bovins, et le spectateur est immédiatement plongé dans un univers de pure magie.
Celle-ci est raffermie par la beauté des costumes de Irène Sharaff (Cyd Charisse vêtue d’une robe crème et d’un châle jaune, Gene Kelly d’une magnifique chemise verte), par la délicate photographie de Joe Ruttenberg (le chef opérateur utilisant l’Anscolor, procédé beaucoup moins "violent" que le Technicolor, les couleurs étant dans l’ensemble beaucoup plus douces, plus pastels) et bien évidemment par la suave musique de Frederick Loewe.
Pour en revenir à l’histoire proprement dite et à ses thèmes, on peut raisonnablement dire qu’ils sont à l’origine du plus "minnellien" des films du cinéaste, jouant constamment sur son sujet de prédilection : les rapports entre rêve et réalité. A l’intérieur même de ce monde de rêve, le cinéaste oppose le romantisme rêveur du couple Kelly/Charisse à la trivialité terre à terre des rapports qui s’établissent entre le personnage de Van Johnson et une villageoise.
Tommy est un doux rêveur désespérant de découvrir un jour le Grand Amour (« Parfois je me sens incapable d’aimer »), Fiona croit au Prince Charmant et ne se donnera qu’à sa venue ; à l’inverse, Jeff est un sceptique indécrottable qui ne veut croire qu’à ce qu’il voit (et encore) et la villageoise qui l’entreprend (lors d’une scène assez drôle) semble proche de la nymphomanie. Et pourtant, paradoxalement, c’est Jeff, qui sans le vouloir, fera que le village ne s’évanouira pas dans les abîmes en SPOILER tuant accidentellement l’homme qui voulait forcer les frontières du village FIN DU SPOILER.
Si, pour certains personnages, Brigadoon représente le Shangri-La (le paradis selon James Hilton dans son roman adapté par Capra, Lost Horizon), pour d’autres, il n’est qu’une étroite prison : Harry Beaton, l’amoureux éconduit, ne songe qu’à fuir pour voir d’autres horizons et découvrir d’autres lieux, gens et coutumes.
Lorsque nos deux Américains, n’ayant pas voulu croire assez fort à ce qu’ils viennent de voir et de vivre, retournent à New York, Minnelli retrouve le brillant qui le caractérise pour décrire des microcosmes urbains : la faune new-yorkaise (faux intellos, femmes névrosées, hommes désœuvrés...) est décrite ici avec une acuité et une tendre ironie qui n’appartiennent qu’à lui. L’idée des simples mots prononcés lors d’une discussion faisant se déconnecter Tommy de la triviale réalité pour retourner en pensée au pays de sa bien-aimée est magnifique.
Cette virtuose parenthèse citadine terminée, le cinéaste nous fait revenir dans cette Ecosse de studio où un nouveau miracle va avoir lieu « Car quand on aime vraiment, tout est possible ! ». Après que Tommy ait découvert que l'on se rend compte de la valeur des choses une fois qu’on les a perdues, la brume se déchire à nouveau et fait place au « Triomphe de la pensée romantique » selon Dominique Rabourdin (in Minnelli, de Broadway à Hollywood - Hatier). Le spectateur quitte le film le cœur léger. Ceux qui ne supportent pas les Happy End peuvent prendre rendez-vous ailleurs ! Peut être moins achevée techniquement et plastiquement, moins moderne et ambitieuse que d’autres oeuvres de Minnelli, Brigadoon n’en demeure pas moins un film superbe, attachant et éminemment personnel. Gene Kelly, moins exubérant qu’à l’habitude, Van Johnson absolument parfait dans un rôle un peu ingrat, Cyd Charisse légère et somptueusement belle sont là pour nous faire participer à ce petit miracle cinématographique. Il ne vous reste plus qu’à faire de beaux rêves !
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