|  Edgar Alan Poe "Il y a des secrets qui ne veulent pas être dits. Des hommes meurent la nuit dans leurs lits, tordant les mains des spectres qui les confessent et les regardants pitoyablement dans les yeux ; (...) Quelquefois, hélas ! La conscience humaine supporte un fardeau d'une si lourde horreur, qu'elle ne peut s'en décharger que dans le tombeau." Ces deux phrases du récit L'homme des foules traduisent bien le style gothique, morbide, baignant dans une horreur sourde, que l'on retrouve dans nombre de ses écrits. Poe-poète-poésie. Le nom de l'homme appelait la légende du poète que Baudelaire passa du romantisme au symbolisme. Poe, écrivain étrange au génie sombre et désespéré. Mais il était plus un conteur fantasque qu'un écrivain de fantastique. De toutes les analyses critiques que j'ai pu lire sur cet écrivain qui reste l'un des pionniers et des piliers de la littérature américaine, je n'en ai pas trouvé de plus juste que celle de G. Bachelard dans la préface de Aventures d'Arthur Gordon Pym (Ed. Stock, 1944) : "Parmi les écrivains trop rares qui ont travaillé à la limite de la rêverie et de la pensée objective, dans la région confuse où le rêve se nourrit de formes et de couleurs réelles, où réciproquement la réalité esthétique reçoit son atmosphère onirique, Edgar Poe est l'un des plus profonds et des plus habiles. Par la profondeur du rêve et par l'habileté du récit, il a su concilier dans ses oeuvres deux qualités contraires : l'art de l'étrange et l'art de la déduction." "Voilà bien un paradoxe - et non des moindres - de l'Amérique, où la renommée la plus légère devient tonitruante et universelle quand résonnent les trompettes des médias. Ce même pays a ignoré de son vivant, et à un moment où elle n'en possédait pourtant pas beaucoup, un de ses plus grands écrivains. Au nom d'une morale fanatique et rétrograde elle a calomnié sa vie et chicané sa gloire posthume. Jusqu'au moment où l'intelligence européenne, entraînée par Baudelaire, ayant consacré Poe comme un écrivain mondial, son pays d'origine s'est résigné à le reconnaître pour tel." (Francis Lacassin - 1991) Edgar Allan Poe naquit à Boston le 19 janvier 1809. Il ne connut pas son père, David Poe, homme élégant mais piètre acteur et alcoolique, qui disparut pendant un engagement à New-York et mourut assez vite de la tuberculose. Sa mère, Elizabeth Hopkins, fille d'acteurs londoniens, malade, apparut au théâtre de façon intermittente. Le jeune Edgar, qui n'avait pas encore trois ans vit sa mère morte, emportée par une tuberculose pulmonaire à l'âge de vingt-quatre ans. Il fut recueilli par les Allan ; il ne sera jamais adopté officiellement, mais portera toujours le nom d'Allan après son prénom. Il découvrit d'abord la vieille Angleterre : négociant en tabacs, mais aussi en d'autres marchandises, des esclaves entre autres, Mr Allan devait traiter des affaires en Ecosse, puis à Londres. Revenu à Richmond en 1820, Edgar fut l'exemple de l'élève doué, brillant, choyé : prouesses sportives, succès scolaires (français, latin, grec). L'orgueil et une certaine angoisse existentielle marquaient son caractère. Refusant d'être employé dans le négoce paternel, il devint acteur à Boston puis soldat en 1827, s'engageant sous le nom d'Edgar Allan Perry. Il écrivit son premier conte, Metzengerstein, dans lequel déjà on peut constater qu'il sait transférer la terreur du monde des fantômes à celui des consciences. En février 1829 mourut Mrs Allan, très aimée du jeune homme, et en avril se terminait son temps d'engagement. Il fut admis à West Point en 1830. On venait de publier son poème religieux et métaphysique Al Aaraaf, dont le héros est médiateur entre le ciel et l'enfer. Un an plus tard, il passait en cour martiale pour "graves négligences" et "indiscipline" et fut expulsé de West Point. Il se mit à boire. Ses amis, puis ses biographes s'accordèrent à penser qu'il n'aimait pas la boisson pour elle-même, mais pour ses effets d'exaltation et son pouvoir d'apaiser l'angoisse. Il parvint à publier certains écrits. Il se marie avec sa cousine Virginia grâce à un ami qui affirma sous serment qu'elle avait vingt et un an : elle n'en avait que quatorze. Il continua à publier ses contes et poèmes et collabora à plusieurs journaux. Roi de la mystification, il fit paraître certaines histoires qu'il avait écrites qu'il fit passer pour des faits authentiques. Le soin qu'il donnait à ces récits, écrits à la première personne, les nombreux détails anodins et les dates précises donnèrent à ses histoires des accents de vérité si incroyables, que de nombreux lecteurs furent persuadés qu'il s'agissait d'histoires authentiques. Il entra en 1841 dans le comité de rédaction de Graham's Magazine auquel il donna une impulsion nouvelle qui fit passer la revue de 5500 à 25000 abonnés. Ce fut l'année également où il créa Dupin, le détective infaillible dans ses raisonnements, père spirituel du Sherlock Holmes de sir Arthur Conan Doyle. 1842, premiers prémices de la tuberculose pulmonaire de son épouse. Poe continua d'écrire et de s'enivrer dans les tavernes. Il écrivit Le Corbeau qui parut dans plusieurs journaux à la fois dès l'année suivante, établissant sa réputation dans son propre pays et même en Angleterre. Bien que sa femme fut mourante, il noua quelques liaisons platoniques avec plusieurs de ses admiratrices, en particulier avec Frances Osgood, une poétesse qui mourra quatre ans plus tard de la tuberculose pulmonaire : destin qui s'acharnait contre Poe, ou secret penchant morbide ? Les contes qu'il écrivit furent plus sombres que jamais. Virginia mourut en 1847. Il continua toujours à écrire, à faire des lectures de ses poèmes et des conférences. Sa santé s'altérait, il buvait de plus en plus, se droguait, avait des crises de désespoir. On le trouva inanimé dans une rue, le 3 octobre 1849. Il mourut le 7 octobre sans avoir repris connaissance. Pour clore cette modeste page sur cet écrivain de génie, je donnerai les mots de la fin à Edgar A. Poe lui-même : "Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants ; mais moi qui écris, je serai depuis longtemps parti pour la région des ombres. Car, en vérité, d'étranges choses arriveront, bien des choses secrètes seront révélées, et bien des siècles passeront avant que ces notes soient vues par les hommes. Et quand ils les auront vues, les uns ne croiront pas, les autres douteront, et bien peu d'entre eux trouveront matière à méditation dans les caractères que je grave sur ces tablettes avec un stylus de fer.(...)"  CopyrightWom@n-classe2006 |